CITATIONS CHOISIES DE CHARLES PÉGUY
Il y a exactement cent ans aujourd’hui, le 5 septembre
1914, le lieutenant Charles Péguy tombait face à l’ennemi, dès le commencement
de la bataille de la Marne. L’auteur de Notre jeunesse et
de L’Argent se voyait fauché à 41 ans, alors qu’il débordait
de projets littéraires [1]. Mais mourir pour la France est un destin que ce
grand patriote avait anticipé, voire souhaité, comme l’atteste ci-dessous une
citation de Clio.
Péguy est un auteur riche et intéressant, dont on pourrait presque dire qu’en à peine quinze ans il est passé de l’extrême-gauche à l’extrême-droite : à ses débuts socialiste libertaire, athée anti-clérical et anti-militariste, il meurt nationaliste et militariste, catholique confit en dévotions (quoique non pratiquant !), justifiant la colonisation, ramenant tout à la préparation d’une guerre contre l’Allemagne, appelant quasiment au meurtre de Jaurès qu’il vénérait auparavant. Sous l’Occupation, il a pu être revendiqué aussi bien par les collabos que par les résistants, ce qui montre bien qu’il ne se laisse pas réduire à une vision simpliste. Il est vrai toutefois que les divergences idéologiques entre vichystes et gaullistes ne sont pas si grandes que celà. Heureuse époque où la France était divisée en deux camps dont chacun revendiquait le monopole du patriotisme…
Péguy, en tout cas, n’est jamais tiède. À ceux que son style litanique ne rebute pas, il offre, avec une exceptionnelle chaleur de ton, un regard aigu sur son temps et sur le nôtre. On peut dire que c’est un antimoderne capital, comme s’en sont avisés Alain Finkielkraut, Antoine Compagnon et quelques autres. (J'avais déjà fait un billet sur sa critique des socialistes).
Cette petite collection de citations, sans doute appelée à être largement complétée au fil des années, est peu originale dans son état actuel, je le concède volontiers : elle reprend les citations qui traînent partout, et en ajoute peu de méconnues. Mais au moins a-t-elle un rare mérite (qu’elle partage avec toutes les autres collections de citations publiées sur ce blogue) : chaque aphorisme en a été scrupuleusement vérifié [2] et minutieusement référencé à l’édition qui fait autorité, en l’occurrence les trois volumes d’Œuvres en prose complètes, publiées par Robert Burac dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1987, 1988 et 1992 (et remplaçant deux volumes d’œuvres choisies, parus en 1957 et 1959). Cette année, vingt-deux ans après le troisième, le volume des Œuvres poétiques et dramatiques (sorti une première fois en 1941, refait en 1957, augmenté en 1975) sort à son tour dans une nouvelle édition.
Péguy est un auteur riche et intéressant, dont on pourrait presque dire qu’en à peine quinze ans il est passé de l’extrême-gauche à l’extrême-droite : à ses débuts socialiste libertaire, athée anti-clérical et anti-militariste, il meurt nationaliste et militariste, catholique confit en dévotions (quoique non pratiquant !), justifiant la colonisation, ramenant tout à la préparation d’une guerre contre l’Allemagne, appelant quasiment au meurtre de Jaurès qu’il vénérait auparavant. Sous l’Occupation, il a pu être revendiqué aussi bien par les collabos que par les résistants, ce qui montre bien qu’il ne se laisse pas réduire à une vision simpliste. Il est vrai toutefois que les divergences idéologiques entre vichystes et gaullistes ne sont pas si grandes que celà. Heureuse époque où la France était divisée en deux camps dont chacun revendiquait le monopole du patriotisme…
Péguy, en tout cas, n’est jamais tiède. À ceux que son style litanique ne rebute pas, il offre, avec une exceptionnelle chaleur de ton, un regard aigu sur son temps et sur le nôtre. On peut dire que c’est un antimoderne capital, comme s’en sont avisés Alain Finkielkraut, Antoine Compagnon et quelques autres. (J'avais déjà fait un billet sur sa critique des socialistes).
Cette petite collection de citations, sans doute appelée à être largement complétée au fil des années, est peu originale dans son état actuel, je le concède volontiers : elle reprend les citations qui traînent partout, et en ajoute peu de méconnues. Mais au moins a-t-elle un rare mérite (qu’elle partage avec toutes les autres collections de citations publiées sur ce blogue) : chaque aphorisme en a été scrupuleusement vérifié [2] et minutieusement référencé à l’édition qui fait autorité, en l’occurrence les trois volumes d’Œuvres en prose complètes, publiées par Robert Burac dans la Bibliothèque de la Pléiade en 1987, 1988 et 1992 (et remplaçant deux volumes d’œuvres choisies, parus en 1957 et 1959). Cette année, vingt-deux ans après le troisième, le volume des Œuvres poétiques et dramatiques (sorti une première fois en 1941, refait en 1957, augmenté en 1975) sort à son tour dans une nouvelle édition.
Proposer des aphorismes de Péguy pose un problème
particulier : Péguy a l’art de la formule, mais pas l’art de mettre en
relief sa formule, par exemple en la détachant à la fin d’un paragraphe. Sa
prose procède par variations constantes, et il est capable de répéter cinq fois
la même phrase en changeant juste un mot à chaque fois. Aussi, quand on repère
une phrase percutante au milieu d’un paragraphe, a-t-on du mal à l’extraire,
car elle est organiquement intégrée à celles qui précèdent et celles qui
suivent, et on voit bien qu’on ne peut arracher une des phrases sans citer tout
le passage avec. Mais quelles sont les limites du passage ? Pour un peu
c’est la page entière qu’il faudrait donner… Les citations sont donc ici un peu
plus longues en moyenne que pour d’autres auteurs, et encore eussent-elles pu
l’être beaucoup plus si je ne m’étais pas souvent résolu à trancher dans le vif
du texte.
TOME I : 1897-1905
. Puisque la concurrence
d’Église est irrémédiablement déloyale, que l’on supprime aussi la loi Falloux,
gardienne instituée pour la défense de cette concurrence déloyale. Et enfin si
la concurrence déloyale se faisait toute occulte, alors, que l’on vote les lois
nécessaires de salubrité : les commissions d’hygiène ont droit de pénétrer
dans le privé des citoyens. […] Il ne s'agit pas d'opposer dans des
raisonnements indéfinis la liberté au monopole. Tout ce qui sera donné au
monopole sera ainsi enlevé à la liberté, c’est entendu : ainsi le veut le
respectable principe d’identité. Mais, s’il vous plaît, de quelle liberté
parlons-nous ? — De la liberté de ceux qui enseignent. — Tout le
contresens est là. Il n’y a dans toute cette question qu’une seule liberté qui
vaille, qui soit à considérer, à respecter, mais elle est à respecter
toute : la liberté de ceux qui sont enseignés. Et le commencement de cette
liberté est que ni leur personne morale ni leur personne intellectuelle ne
soient déformés par l’industrieuse déformation des Jésuites. (Charles Péguy,
« Défaites en échelons », dans La Revue blanche, n°132, 1er décembre
1898 ; Pléiade Burac, 1987, tome I p. 136-137).[3]
. Avant ces obligations
ou ces reconnaissances d’intérêts, je place une obligation de droit,
perpétuelle, qui ne subit aucune exception, qui ne peut pas grandir ou
diminuer, parce qu’elle est toujours totale, qui s’impose aux petites revues
comme aux grands journaux, qui ne peut varier avec le tirage, ni avec les
concours ou les utilités : l’obligation de dire la vérité. / Dire la
vérité, toute la vérité, rien que la vérité, dire bêtement la vérité bête,
ennuyeusement la vérité ennuyeuse, tristement la vérité triste. (Charles
Péguy, Cahiers de la quinzaine, I, 1 : 5 janvier 1900,
« Lettre du Provincial » ; Pléiade Burac, 1987, tome I p.
291-292).
. Taire la vérité,
n’est-ce pas déjà mentir ? […] Qui ne gueule pas la vérité, quand il sait
la vérité, se fait le complice des menteurs et des faussaires ! (Charles
Péguy, Cahiers de la quinzaine, I, 1 : 5 janvier 1900,
« Lettre du Provincial » ; Pléiade Burac, 1987, tome I p. 293).
. Il y a tant d’inédit que tout le monde connaît
d’avance, il y a tant d’édité que tout le monde ignore. (Charles Péguy, Cahiers
de la quinzaine, I, 1 : 5 janvier 1900, « Lettre du
Provincial » ; Pléiade Burac, 1987, tome I p. 298).
. « La
démocratisation et la fausse démocratisation n'ont conduit qu'à donner aux
peuples souverains ou faussement souverains les vices des capitaines. »
(Charles Péguy, Cahiers de la quinzaine, II, 5 : 28 janvier 1901,
« Pour moi » ; Pléiade Burac, 1987, tome I p. 690).
. Note pour les
lâches : Flatter les vices du peuple est encore plus lâche et plus sale
que de flatter les vices des grands. (Charles Péguy, Cahiers de la
quinzaine, II, 15 : 23 juillet 1901, « Sanglante bataille socialiste » ;
Pléiade Burac, 1987, tome I p. 781).
. C'est une illusion
dangereuse que de croire que l'on peut publier sans recevoir, écrire sans lire,
parler sans écouter, produire sans se nourrir, donner de soi sans se refaire.
(Charles Péguy,Cahiers de la quinzaine, III, 5 : 19 décembre 1901,
« Lettre à M. Charles Guieysse » ; Pléiade Burac, 1987, tome I p.
858).
. Le classique se
connaît à sa sincérité, le romantique à son insincérité laborieuse. (Charles
Péguy, Cahiers de la quinzaine, III, 6 : 28 décembre 1901,
« préface à La Grève de Jean Hugues » ; Pléiade
Burac, 1987, tome I p. 862).
. Le peuple sait
d’instinct que la guerre est la guerre, et, quand on se bat, qu’on tape. Le
peuple sait que la vie est sérieuse, et que la vie est dure. Nous lui
montrerons, par les persécutions que l’on nous prépare, que la guerre contre la
démagogie est la plus dure de toutes les guerres. (Charles Péguy, Cahiers
de la quinzaine, III, 12 : 5 avril 1902, « Personnalités » ;
Pléiade Burac, 1987, tome I p. 909).
. Un homme qui tient
dans une assemblée des propos qu'il ne peut pas tenir dans une autre où il
fréquente n'est pas un honnête homme. Un homme est un malhonnête homme s’il
tient quelque part des propos qu’il ne peut pas répéter n’importe où. (Charles
Péguy, Cahiers de la quinzaine, IV, 4 : 20 novembre 1902, « M.
Georges Colomb » ; Pléiade Burac, 1987, tome I p. 1079).
. Que le lecteur sache
lire et tout est sauvé. (Charles Péguy, Cahiers de la quinzaine,
IV, 18 : 12 mai 1903, « Débats parlementaires » ; Pléiade Burac,
1987, tome I p. 1103).
. Le gouvernement
parlementaire n'est pas tant le gouvernement de la tribune ; et même, il n'est
pas tant le gouvernement des commissions ; il est le gouvernement des couloirs.
Le gouvernement des ministères est devenu le gouvernement des antichambres
ministérielles. (Charles Péguy, Cahiers de la quinzaine, IV, 18 :
12 mai 1903, « Débats parlementaires » ; Pléiade Burac, 1987, tome I
p. 1127).
. Le peuple de Jaurès
admet plus volontiers les calomnies sur Jaurès que la vérité. Jaurès lui-même a
souvent pardonné à ses calomniateurs. Il ne pardonne pas à ceux qui lui disent,
ou qui disent de lui, la vérité. Il sait, pour l’avoir lui-même éprouvé,
que la calomnie est en politique moins gênante que la manifestation de la
vérité. (Charles Péguy, Cahiers de la quinzaine, IV, 20 : 16
juin 1903, « Reprise politique parlementaire » ; Pléiade Burac, 1987,
tome I p. 1180).
. Depuis les cités
grecques, et avant, les patries sont toujours défendues par les gueux, livrées
par les riches ; […] c’est que les riches n’ont à perdre que des biens
temporels, des trésors, et des situations économiques ; et les gueux ont à
perdre ce bien : l’amour de la patrie ; des traités, conclus à temps,
peuvent assurer la mutation des biens temporels ; aucun traité ne peut
assurer la mutation de l’âme et de l’amour de la patrie. (Charles Péguy, Cahiers
de la quinzaine, V, 7 : 5 janvier 1904, « Cahiers de la quinzaine
» ; Pléiade Burac, 1987, tome I p. 1267).
. Les grands hommes d’action révolutionnaire sont
éminemment des grands hommes de grande vie intérieure, des méditatifs, des
contemplatifs : ce ne sont pas les hommes en dehors qui font les
révolutions, ce sont les hommes en dedans. (Charles Péguy, Cahiers de
la quinzaine, V, 11 : 1er mars 1904,
« Avertissement » ; Pléiade Burac, 1987, tome I p. 1316).
. La fidélité, la
constance dans l’action ne consiste pas à suivre dans la voie de l’injustice
les anciens justes, quand ils deviennent injustes ; elle ne consiste pas à
suivre dans la voie de l’erreur ou du mensonge les anciens véridiques, devenant
menteurs ; elle ne consiste pas à suivre dans la voie de l’autorité de
commandement les anciens libertaires ou les anciens libéraux devenus
autoritaires ; c’est à la justice même, à la vérité même, à la liberté
même que nous devons constance et fidélité, non aux faibles hommes qui les
représentent momentanément ; il faut être infidèle, inconstant à beaucoup
d’hommes et à beaucoup d’institutions, à tous les partis politiques, pour demeurer
fidèle et constant à la justice, à la vérité, à la liberté. (Charles
Péguy, Cahiers de la quinzaine, V, 12 : 15 mars 1904,
« Cahiers de la quinzaine » ; Pléiade Burac, 1987, tome I p. 1360).
. Il n’y a pas de crise
de l’enseignement ; il n'y a jamais eu de crise de l'enseignement ; les
crises de l'enseignement ne sont pas des crises de l'enseignement ; elles sont
des crises de vie ; […] c’est en effet à l’enseignement que les épreuves
éternelles attendent, pour ainsi dire, les changeantes humanités ; le reste
d’une société peut passer, truqué, maquillé ; l’enseignement ne passe
point ; quand une société ne peut pas enseigner, ce n’est point qu’elle
manque accidentellement d’un appareil ou d’une industrie ; quand une
société ne peut pas enseigner, c'est que cette société ne peut pas s'enseigner
; c'est qu'elle a honte, c'est qu'elle a peur de s'enseigner elle-même ; pour
toute humanité, enseigner, au fond, c'est s'enseigner ; une société qui
n'enseigne pas est une société qui ne s'aime pas ; qui ne s'estime pas ; et tel
est précisément le cas de la société moderne. (Charles Péguy, Cahiers
de la quinzaine, VI, 2 : 11 octobre 1904, « Pour la rentrée » ;
Pléiade Burac, 1987, tome I p. 1390).
. Une amitié est perdue,
quand il faut penser à la défendre. (Charles Péguy, Cahiers de la
quinzaine, VI, 8 : 10 janvier 1905, « Cahiers de la quinzaine » ;
Pléiade Burac, 1987, tome I p. 1508).
TOME II : 1905-1909
. On ne saura jamais tout ce que la peur de ne pas
paraître assez avancé aura fait commettre de lâchetés à nos Français. (Charles
Péguy, Notre patrie ; Cahiers de la quinzaine,
VII, 3 : 22 octobre 1905 ; Pléiade Burac, 1988, tome II p. 42).
. Une révolution, bien
entendue, est essentiellement une opération de mise ou de remise en ordre. […]
Tout désordre, comme tel, et considéré comme une fin, est une opération de
réaction, une opération de servitude. […] L'ordre, et l'ordre seul, fait en
définitive la liberté. Le désordre fait la servitude. Les seuls démagogues ont
intérêt à essayer de nous faire croire le contraire. (Charles Péguy, Cahiers
de la quinzaine, VII, 4 : 5 novembre 1905, « Cahiers de la
quinzaine » ; Pléiade Burac, 1988, tome II p. 64-65).
. Un homme [=Jean
Jaurès] qui est si bien doué pour expliquer tout est mûr pour toutes les
capitulations. Une capitulation est essentiellement une opération par laquelle
on se met à expliquer, au lieu d'agir. Et les lâches sont des gens qui
regorgent d’explications. (Charles Péguy, Cahiers de la quinzaine,
VII, 5 : 19 novembre 1905, « Courrier de Russie » ; Pléiade Burac,
1988, tome II p. 75).
. Une révolution n'est
pas une opération par laquelle on se contredit. C'est une opération par
laquelle réellement on se renouvelle, on devient nouveau, frais, entièrement,
totalement, absolument nouveau. Et c'est en partie pour cela qu'il y a si peu
de véritable révolution dans le monde moderne. Jamais on n'avait tant parlé de
révolution. Jamais on n'a été aussi incapable de faire aucune véritable
révolution, rénovation, innovation. Parce que jamais aucun monde n'a autant
manqué de fraîcheur. (Charles Péguy, Par ce demi-clair matin ;
Pléiade Burac, 1988, tome II p. 90).
. Nous savons par
l’histoire de l’humanité qu’en matière de culture on sait bien quand on perd,
et ce que l’on perd, mais on ne sait pas quand on retrouve, ni ce que l’on
retrouve. Le triomphe des démagogies est passager. Mais les ruines sont
éternelles. On ne retrouve jamais tout. En pareille matière il est beaucoup
plus facile de perdre que de retrouver. (Charles Péguy, Les Suppliants
parallèles ; Cahiers de la quinzaine, VII, 7 : 17 décembre
1905 ; Pléiade Burac, 1988, tome II p. 375).[4]
. Quand un peuple de culture est menacé d'une invasion
militaire par un peuple barbare, ou par un gouvernement barbare qui a toujours
fait marcher son peuple, quand un peuple libre est, dans ces conditions au
moins, menacé d'une invasion militaire par un peuple de servitude, le peuple de
culture, le peuple libre n'a qu'à préparer parfaitement sa mobilisation
militaire nationale, et sa mobilisation une fois préparée, il n'a qu'à
continuer le plus tranquillement du monde, le plus aisément et de son mieux son
existence de culture et de liberté ; toute altération de cette existence par
l'introduction de quelque élément de peur, d'appréhension, ou même d'attente,
serait déjà une réussite, un essai, un commencement de cette invasion,
militaire, barbare et de servitude, littéralement une défaite, littéralement
une conquête, une entrée dedans, puisque ce serait un commencement de barbarie
et un commencement de servitude, la plus dangereuse des invasions, l'invasion
qui entre en dedans, l'invasion de la vie intérieure, infiniment plus
dangereuse pour un peuple qu'une invasion, qu'une occupation territoriale.(Charles Péguy, Louis de Gonzague ; Cahiers
de la quinzaine, VII, 8 : 31 décembre 1905 ; Pléiade Burac, 1988, tome II
p. 384-385).
. Tout père sur qui son
fils lève la main est coupable : d'avoir fait un fils qui levât la main
sur lui. (Charles Péguy, De la situation faite au parti
intellectuel dans le monde moderne ; Cahiers de la quinzaine,
VIII, 5 : 2 décembre 1906 ; Pléiade Burac, 1988, tome II p. 538).
. Quand un pauvre homme
a la probité dans la peau, il est perdu. J’entends perdu pour les grandeurs. De
toutes les tares qui s’attaquent aux os mêmes et aux moelles, celle-ci est
peut-être encore la plus irrémissible et celle qui pardonne le moins. (Charles
Péguy, De la situation faite au parti intellectuel dans le monde
moderne devant les accidents de la gloire temporelle ;Cahiers de la
quinzaine, IX, 1 : 6 octobre 1907 ; Pléiade Burac, 1988, tome II p. 681).
. Ce n'est plus la
barricade aujourd'hui qui sépare en deux le bon peuple de France, les
populations du royaume. C'est un beaucoup plus petit appareil, mais infiniment
plus répandu, surtout aujourd’hui, qu'on nomme le guichet. […] Nous
n'avons plus aujourd'hui la barricade discriminante. Nous avons le guichet
discriminant. Il y a celui qui est derrière le guichet, et celui qui est
devant. (Charles Péguy, De la situation faite au parti intellectuel
dans le monde moderne devant les accidents de la gloire temporelle ; Cahiers
de la quinzaine, IX, 1 : 6 octobre 1907 ; Pléiade Burac, 1988, tome II p.
691-692).
TOME III : 1909-1914
. Le monde moderne ne
s’oppose pas seulement à l’ancien régime français, il s’oppose, il se contrarie
à toutes les anciennes cultures ensemble, à tous les anciens régimes ensemble,
à toutes les anciennes cités ensemble, à tout ce qui est culture, à tout ce qui
est cité. C’est en effet la première fois dans l’histoire du monde que tout un
monde vit et prospère, paraît prospérer contre toute culture. (Charles Péguy, Notre
jeunesse ; Cahiers de la quinzaine, XI, 12 : 17 juillet
1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 11).
. Tout parti vit de sa
mystique et meurt de sa politique. (Charles Péguy, Notre jeunesse ; Cahiers
de la quinzaine, XI, 12 : 17 juillet 1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III
p. 41).
. Ceux qui se taisent,
les seuls dont la parole compte. (Charles Péguy, Notre jeunesse ; Cahiers
de la quinzaine, XI, 12 : 17 juillet 1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III
p. 48).
. Ainsi dans ce monde
moderne tout entier tendu à l’argent, tout à la tension à l’argent, cette
tension à l’argent contaminant le monde chrétien même lui fait sacrifier sa foi
et ses mœurs au maintien de sa paix économique et sociale. (Charles
Péguy, Notre jeunesse ; Cahiers de la quinzaine,
XI, 12 : 17 juillet 1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 107).
. Les antisémites
parlent des Juifs. Je préviens que je vais dire une énormité : les
antisémites ne connaissent point les Juifs. Ils en parlent, mais ils ne les
connaissent point. Ils en souffrent, évidemment beaucoup, mais ils ne les
connaissent point. (Charles Péguy, Notre jeunesse ; Cahiers
de la quinzaine, XI, 12 : 17 juillet 1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III
p. 134).
. Or que voyons-nous. Il faut toujours dire ce que
l'on voit. Surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que
l'on voit.(Charles Péguy, Notre
jeunesse ; Cahiers de la quinzaine, XI, 12 : 17 juillet
1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 139).
. Il faut tout de même
voir qu'il y a des ordres apparents qui recouvrent, qui sont les pires
désordres. (Charles Péguy, Notre jeunesse ; Cahiers de
la quinzaine, XI, 12 : 17 juillet 1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p.
149).
. La mystique
républicaine, c’était quand on mourait pour la République, la politique
républicaine, c’est à présent qu’on en vit. (Charles Péguy, Notre
jeunesse ; Cahiers de la quinzaine, XI, 12 : 17 juillet
1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 156).
. Heureux deux amis qui
s'aiment assez pour (savoir) se taire ensemble. (Charles Péguy, Victor-Marie,
comte Hugo ; Cahiers de la quinzaine, XII, 1 : 23 octobre
1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 164).
. Quarante ans est un
âge terrible. Car il ne nous trompe plus. Quarante ans est un âge implacable.
Il ne se laisse plus tromper. Il ne nous en conte plus. Et il ne veut plus, il
ne souffre plus que l’on lui en conte. Il ne cache rien. On ne lui cache plus
rien. Il ne nous cache plus rien. Tout se dévoile ; tout se révèle. Tout
se trahit. Quarante ans est un âge impardonnable, ce qui […] veut dire qu’il ne
pardonne rien. Car c'est l'âge où nous devenons ce que nous sommes. (Charles
Péguy, Victor-Marie, comte Hugo ; Cahiers de la
quinzaine, XII, 1 : 23 octobre 1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p.
170).
. Ne peuvent pas mener
une vie chrétienne, c’est-à-dire ne peuvent pas être chrétiens ceux qui sont
assurés du pain quotidien. Je veux dire temporellement assurés. Et ce sont les
rentiers, les fonctionnaires, les moines. / Peuvent seuls mener une vie
chrétienne, c’est-à-dire peuvent seuls être chrétiens : ceux qui ne sont
pas assurés du pain quotidien. Je veux dire temporellement assurés. Et ce sont
les joueurs (petits et gros), les aventuriers ; les commerçants (petits et
gros) ; les hommes mariés, les pères de famille, ces grands aventuriers du
monde moderne. (Charles Péguy, Victor-Marie, comte Hugo, §
84 ; Cahiers de la quinzaine, XII, 1 : 23 octobre 1910 ;
Pléiade Burac, 1992, tome III p. 329-330).
. Le kantisme a les
mains pures, mais il n'a pas de mains. (Charles Péguy, Victor-Marie,
comte Hugo, § 84 ; Cahiers de la quinzaine, XII, 1 : 23
octobre 1910 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p.
331).
. Pacificateur, qui
faites la paix à coups de sabre, la seule qui tienne, la seule qui dure, la
seule enfin qui soit digne ; la seule au fond qui soit loyale et d’un
métal avéré ; vous qui savez ce que c’est qu’une paix imposée, et
d’imposer une paix, et le règne de la paix ; vous qui
maintenez la paix par la force ; vous qui imposez la paix par la
guerre ; bello pacem qui imposuisti ; et qui savez que
nulle paix n’est solide, n’est digne qu’imposée ; que gardée par la guerre ;
l’arme au pied ; vous qui faites la paix par les armes, imposée, maintenue
par la force des armes. (Charles Péguy, Victor-Marie, comte Hugo, §
85 ; Cahiers de la quinzaine, XII, 1 : 23 octobre 1910 ;
Pléiade Burac, 1992, tome III p. 338).
. Il est extrêmement
difficile sinon impossible à une génération, à une promotion qui vieillit de
croire que les autres vieillissent aussi. Plus précisément ils veulent bien
voir que leurs anciens vieillissent, et ils mesurent ce vieillissement d’une
façon pour ainsi dire géométrique, comme des arpenteurs, par leur propre
avancement dans les grandeurs, dans les places, dans les autorités temporelles,
dans les puissances, mais ils ne veulent point se rendre compte que les autres,
que les cadets, que les jeunes, hélas, que les générations
suivantes progressent sensiblement avec la même vitesse. Toutes les crises de
famille, les pères et les fils, viennent de là. Cet homme ne veut
pas comprendre que cet homme aussi, son fils, est devenu un homme. Et les mères
sont généralement pires que les pères. Parce que les femmes sont encore pire
que les hommes. (Charles Péguy, Un nouveau théologien, M. Fernand
Laudet, § 263 ; Cahiers de la quinzaine, XIII, 2 : 24 septembre
1911 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 482).
. Le comique est de la
grande famille du tragique et du sérieux. Rien n’est aussi sérieux que le
comique. Rien n'est aussi profondément apparenté au tragique que le comique. On
pourrait presque dire que l’un est une autre face de l’autre. (Charles
Péguy, Un nouveau théologien, M. Fernand Laudet, § 291 ; Cahiers
de la quinzaine, XIII, 2 : 24 septembre 1911 ; Pléiade Burac, 1992, tome
III p. 545).
. Je ne puis parler
naturellement que pour moi et pour ceux de ma race spirituelle parmi ceux de ma
race charnelle.[5] (Charles Péguy, Un nouveau
théologien, M. Fernand Laudet, § 292 ;Cahiers de la quinzaine,
XIII, 2 : 24 septembre 1911 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 549-550).
. Nos jeunes maîtres
étaient beaux comme des hussards noirs. Sveltes ; sévères ; sanglés.
Sérieux, et un peu tremblants de leur précoce, de leur soudaine
omnipotence. [...] Rien n'est beau comme un bel uniforme noir parmi
les uniformes militaires. C'est la ligne elle-même. Et la sévérité. (Charles
Péguy, L’Argent ; Cahiers de la quinzaine, XIV, 6
: 16 février 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 801).
. Un homme ne se détermine point par ce qu'il fait et
encore moins par ce qu'il dit. Mais au plus profond un être se détermine
uniquement par ce qu'il est. Qu'importe pour ce que je veux dire que nos
maîtres aient eu en effet une métaphysique qui visait à détruire l'ancienne
France. Nos maîtres étaient nés dans cette maison qu'ils voulaient démolir. Ils
étaient les droits fils de la maison. Ils étaient de la race, et tout est là.
Nous savons très bien que ce n'est pas leur métaphysique qui a mis l'ancienne
maison par terre. Une maison ne périt jamais que du dedans. Ce sont les
défenseurs du trône et de l'autel qui ont mis le trône par terre, et, autant
qu'ils l'ont pu, l'autel. (Charles Péguy, L’Argent ; Cahiers
de la quinzaine, XIV, 6 : 16 février 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III
p. 808).
. C'est une des confusions les plus fréquentes […] que
de confondre précisément l'homme, l'être de l'homme avec ces malheureux
personnages que nous jouons. Dans ce fatras et dans cette hâte de la vie
moderne on n'examine rien ; il suffit qu'un quiconque fasse quoi que ce soit,
(ou même fasse semblant), pour qu'on dise, (et même pour qu'on croie), que
c'est là son être. Nulle erreur de compte n'est peut-être aussi fausse et
peut-être aussi grave. Par conséquent nulle erreur n'est aussi communément
répandue. Un homme est de son extraction, un homme est de ce qu'il est. Il
n'est pas de ce qu'il fait pour les autres, pour les successeurs. Ce seront
peut-être les autres, ce seront peut-être les successeurs qui seront de cela.
Mais lui ne l'est pas. / Le père n'est pas de lui-même, il est de son
extraction ; et ce sont ses enfants peut-être qui seront de lui. (Charles
Péguy, L’Argent ; Cahiers de la quinzaine, XIV, 6
: 16 février 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 808-809).
. Une revue n'est
vivante que si elle mécontente chaque fois un bon cinquième de ses
abonnés. […] Autrement, je veux dire quand on s’applique à ne mécontenter
personne, on tombe dans le système de ces énormes revues qui perdent des
millions, ou qui en gagnent, pour ne rien dire. Ou plutôt à ne
rien dire. (Charles Péguy, L’Argent ; Cahiers de la
quinzaine, XIV, 6, 16 février 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 821).
. Le plus beau métier du
monde, après le métier de parent, (et d’ailleurs c’est le métier le plus
apparenté au métier de parent), c’est le métier de maître d’école et c’est le
métier de professeur de lycée. (Charles Péguy, L’Argent ; Cahiers
de la quinzaine, XIV, 6 : 16 février 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III
p. 823).
. Le monde est plein
d'honnêtes gens. On les reconnaît à ce qu'ils font les mauvais coups avec plus de
maladresse. (Charles Péguy, L’Argent suite ; Cahiers
de la quinzaine, XIV, 9 : 27 avril 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p.
854).
. C’est une erreur de
croire qu’un homme est inoffensif parce qu’il est apparemment un homme de
cabinet. Les plus grands désastres, et par suite les plus grands tourments
peuvent se préparer dans le silence du cabinet. Celui qui démoralise un peuple
peut être, est même certainement l'auteur direct et la cause épuisante des
désastres qui peuvent arriver à ce peuple. (Charles Péguy, L’Argent
suite ; Cahiers de la quinzaine, XIV, 9 : 27 avril 1913 ;
Pléiade Burac, 1992, tome III p. 886).
. En temps de guerre il
n’y a plus qu’une politique, et c’est la politique de la Convention nationale.
Mais il ne faut pas se dissimuler que la politique de la Convention nationale
c’est Jaurès dans une charrette et un roulement de tambour pour couvrir cette
grande voix. (Charles Péguy, L’Argent suite ; Cahiers
de la quinzaine, XIV, 9 : 27 avril 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p.
924).
. Tous les régimes de
faiblesse, tous les régimes de capitulation devant l’ennemi sont aussi ceux des
plus grands massacres de la population militaire et de la population civile.
Rien n’est meurtrier comme la faiblesse et la lâcheté. Rien n’est humain comme
la fermeté. C’est Richelieu qui est humain littéralement et c’est Robespierre
qui est humain. Les régimes de lâcheté sont ceux qui coûtent le plus au monde,
et en définitive ce sont ceux qui peuvent finir et les seuls qui finissent
réellement dans l’atrocité. […] Les régimes qui ne commencent pas par annuler
les mauvais bergers finissent toujours par massacrer le troupeau même. (Charles
Péguy,L’Argent suite ; Cahiers de la quinzaine, XIV, 9
: 27 avril 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 925-926).
. En temps de guerre
celui qui ne se rend pas est mon homme, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, et
quel que soit son parti. Il ne se rend point. C’est tout ce qu’on lui demande.
Et celui qui se rend est mon ennemi, quel qu’il soit, d’où qu’il vienne, et
quel que soit son parti. (Charles Péguy, L’Argent suite ; Cahiers
de la quinzaine, XIV, 9, 27 avril 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p.
926).
. Celui qui rend une
place ne sera jamais qu’un salaud, quand même il serait marguillier de sa
paroisse. Et quand même il aurait toutes les vertus. Et puis on s’en fout, de
ses vertus. Ce que l’on demande à l’homme de guerre, ce n’est pas des vertus.
(Charles Péguy, L’Argent suite ;Cahiers de la quinzaine,
XIV, 9 : 27 avril 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 929).
. Louis XVI, n’étant
plus assez roi, fut déplacé par une République plus roi. Ce Louis XVI était
bon. Ce n’est pas cela qu’on demande à un gouvernement. Ce que l’on demande à
un gouvernement, c’est d’être ferme. (Charles Péguy, L’Argent suite ; Cahiers
de la quinzaine, XIV, 9 : 27 avril 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p.
929).
. Quelle folie, que de
vouloir lier à la Déclaration des droits de l’homme une Déclaration de paix.
Comme si une Déclaration de justice n’était pas en elle-même et instantanément
une Déclaration de guerre. Il n’y a qu’une dame dans le monde qui ait fait
faire plus de guerres que l’injustice ; et c’est la justice. / Comme s’il
ne suffisait pas de parler de la justice, pour qu’aussitôt tout se trouble. /
Quelle imbécillité. Quelle niaiserie. Comme si un seul point de droit, comme si
un seul point de revendication pouvait apparaître dans le monde et ne point
devenir aussitôt un point de trouble et un point d’origine de guerre. […] / Et
qu’est-ce que la Déclaration des droits de l’homme sinon un immense appareil
d’une constante revendication. / Avec la Déclaration des droits de l’homme on
ferait la guerre tout le temps, toute la vie, tant qu’on voudrait. (Charles
Péguy, L’Argent suite ; Cahiers de la quinzaine,
XIV, 9 : 27 avril 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 936-937).
. Le respect des vieillards n’est qu’un cas
particulier du respect de la patrie. Il est emboîté dans le respect de la
patrie. Si donc les vieillards corrodent le respect de la patrie, ils corrodent
par là même et dedans et à plus forte raison le respect que l’on nous demande
d’avoir d’eux. / Détruisant la patrie, ils se détruisent eux-mêmes. (Charles
Péguy, L’Argent suite ; Cahiers de la quinzaine,
XIV, 9 : 27 avril 1913 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 979).
. « Quand on a dit
que le temps passe, dit l'histoire, on a tout dit. » (Charles
Péguy, Clio, dialogue de l’histoire et de l’âme païenne ;
Pléiade Burac, 1992, tome III p. 1069).
. « Il me faut une
journée pour faire l'histoire d'une seconde. Il me faut une année pour faire
l'histoire d'une minute. Il me faut une vie pour faire l'histoire d'une heure.
Il me faut une éternité pour faire l'histoire d'un jour. On peut tout faire,
excepté l'histoire de ce que l'on fait. » (Charles Péguy, Clio,
dialogue de l’histoire et de l’âme païenne ; Pléiade Burac, 1992, tome
III p. 1147).
. « Il manque aux
dieux hommes ce qu’il y a peut-être de plus grand dans le monde ; et de
plus beau ; et de plus grand et de plus beau dans Homère : d’être
tranché dans sa fleur ; de périr inachevé ; de mourir jeune dans un
combat militaire. » (Charles Péguy, Clio, dialogue de l’histoire
et de l’âme païenne ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 1167).
. Homère est nouveau ce
matin, et rien n'est peut-être aussi vieux que le journal d'aujourd'hui. (Charles
Péguy, Note sur M. Bergson et la philosophie bergsonienne ; Cahiers
de la quinzaine, XV, 8 : 26 avril 1914 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p.
1255).
. Une grande philosophie
n’est pas celle qui rend des arrêts. C’est peut-être celle qui rend des
services. C’est en tout cas celle qui introduit des instances. / Une grande
philosophie n’est pas celle qui prononce des jugements définitifs, qui installe
une vérité définitive. C’est celle qui introduit une inquiétude, qui ouvre un
ébranlement. (Charles Péguy, Note sur M. Bergson et la philosophie
bergsonienne ; Cahiers de la quinzaine, XV, 8 : 26 avril
1914 ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 1269).
. Aimer, c'est donner
raison à l'être aimé qui a tort. (Charles Péguy, Note conjointe
sur M. Descartes et la philosophie cartésienne ; Pléiade Burac, 1992,
tome III p. 1285).
. Le Juif est un homme
qui lit depuis toujours, le protestant est un homme qui lit depuis Calvin, le
catholique est un homme qui lit depuis Ferry. (Charles Péguy, Note
conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne ; Pléiade
Burac, 1992, tome III p. 1297).
. L’invention du journal
est sans aucun doute celle qui fait époque, celle qui marque une date depuis le
commencement du monde et cette date est la date même du commencement de la
décréation. Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est
d'avoir une pensée toute faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une
mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C’est d’avoir une âme toute
faite. Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est
d’avoir une âme habituée. (Charles Péguy, Note conjointe sur M.
Descartes et la philosophie cartésienne ; Pléiade Burac, 1992, tome
III p. 1307).
. Parce qu’ils n’ont pas
le courage temporel ils croient qu’ils sont entrés dans la pénétration de
l’éternel. Parce qu’ils n’ont pas le courage d’être du monde ils croient qu’ils
sont de Dieu. Parce qu’ils n’ont pas le courage d’être d’un des partis de
l’homme ils croient qu’ils sont du parti de Dieu. […] Parce qu'ils n'aiment
personne, ils croient qu'ils aiment Dieu. (Charles Péguy, Note
conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne ; Pléiade
Burac, 1992, tome III p. 1367).
. Celui qui aime entre
dans la dépendance de celui qui est aimé. (Charles Péguy, Note
conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne ; Pléiade
Burac, 1992, tome III p. 1379).
. Avoir la paix,
le grand mot de toutes les lâchetés civiques et intellectuelles. Tant que le
présent est présent, tant que la vie est vivante, tant que la liberté est libre
elle est bien embêtante, elle fait la guerre. (Charles Péguy, Note
conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne ; Pléiade
Burac, 1992, tome III p. 1413).
. Toute leur vie n’est
pour eux qu’un acheminement à cette retraite, une préparation de cette
retraite, une justification devant cette retraite. Comme le chrétien se prépare
à la mort, le moderne se prépare à cette retraite. Mais c’est pour en jouir,
comme ils disent. (Charles Péguy,Note conjointe sur M. Descartes et la
philosophie cartésienne ; Pléiade Burac, 1992, tome III p. 1418).
. Tout l'avilissement du monde moderne, c'est-à-dire
toute la mise à bas prix du monde moderne, tout l'abaissement du prix vient de
ce que le monde moderne a considéré comme négociables des valeurs que le monde
antique et le monde chrétien considéraient comme non négociables. (Charles
Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne ;
Pléiade Burac, 1992, tome III p. 1431).
. Il y a le monde moderne. Le monde moderne a fait à
l'humanité des conditions telles, si entièrement et si absolument nouvelles,
que tout ce que nous savons par l'histoire, tout ce que nous avons appris des
humanités précédentes ne peut aucunement nous servir, ne peut pas nous faire
avancer dans la connaissance du monde où nous vivons. Il n'y a pas de
précédents. Pour la première fois dans l'histoire du monde les puissances
spirituelles ont été toutes ensemble refoulées non point par les puissances
matérielles mais par une seule puissance matérielle qui est la puissance de
l'argent. […] Et pour la première fois dans l'histoire du monde l'argent est
maître sans limitation ni mesure. Pour la première fois dans l'histoire du
monde l'argent est seul en face de l'esprit. […] / Pour la première fois dans
l'histoire du monde l'argent est seul devant Dieu. / […] Il ne faut donc pas
dire seulement que dans le monde moderne l'échelle des valeurs a été
bouleversée. Il faut dire qu'elle a été anéantie, puisque l'appareil de mesure
et d'échange et d'évaluation a envahi toute la valeur qu'il devait servir à
mesurer, échanger, évaluer. / L'instrument est devenu la matière et l'objet et
le monde. / […] Le monde moderne n'est pas universellement prostitutionnel par
luxure. Il en est bien incapable. Il est universellement prostitutionnel parce
qu'il est universellement interchangeable. / Il ne s'est pas procuré de la
bassesse et de la turpitude avec son argent. Mais parce qu'il avait tout réduit
en argent, il s'est trouvé que tout était bassesse et turpitude. (Charles
Péguy, Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie cartésienne ;
Pléiade Burac, 1992, tome III p. 1455-56).
ŒUVRES POÉTIQUES ET
DRAMATIQUES
. Maître Jean : « Les soirs de victoire, on
s’imagine qu’il n’y aura plus jamais, jamais, jamais de défaite, et le soirs de
défaite on s’imagine qu’il n’y aura plus jamais, jamais, jamais de victoire.
Mais quand on est un vieux soldat, madame Jeanne, on sait ce qu’il en est. […]
J'ai tant vu de défaites qui arrivaient après des victoires, et j'ai tant vu, aussi,
de victoires qui arrivaient après des défaites, que je ne crois plus jamais que
c'est fini. » (Charles Péguy, Jeanne d’Arc,deuxième
pièce : Les Batailles, IIe partie, IVe acte ; dans Œuvres
poétiques et dramatiques, nouvelle Pléiade, 2014, p. 182-183).
. Jeannette : « Celui qui manque trop du
pain quotidien n'a plus aucun goût au pain éternel. » (Charles
Péguy, Le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc ; dans Œuvres
poétiques et dramatiques, nouvelle Pléiade, 2014, p. 416).
. Heureux ceux qui sont morts, car ils sont retournés
/ Dans la première argile et la première terre. / Heureux ceux qui sont morts
dans une juste guerre. / Heureux les épis mûrs et les blés moissonnés. (Charles
Péguy, Ève, quatrain 749 ; dans Œuvres poétiques et
dramatiques, nouvelle Pléiade, 2014, p. 1263).
CORRESPONDANCE,
ENTRETIENS, PROPOS ORAUX
. « Je n’aime plus à
dire que les choses que l'on est censé ne pas dire. » (Charles Péguy, propos
oral rapporté par Charles Du Bos et situé vers 1913, Journal 1926-1929,
Buchet-Chastel, 2004, 24 septembre 1926, p. 103).
Autres pages de citations en rapport avec celle-ci sur
ce blogue : Philosophes [en préparation] ;
Penseurs politiques classiques [en préparation] ; Écrivains et
penseurs de droite [en préparation] ; Écrivains et penseurs de
gauche [en préparation] ; Auteurs grecs [en préparation] ;
Auteurs latins [en préparation] ; Auteurs religieux divers [en
préparation] ; Penseurs religieux du Grand Siècle : Pascal, Bossuet et
les autres [en préparation] ; Napoléon [en préparation] ;
Joseph de Maistre et Louis de Bonald [en préparation] ;
Victor Hugo [en préparation] ; Jules Barbey
d'Aurevilly [en préparation] ; Hippolyte Taine et Ernest Renan [en
préparation] ; Léon Bloy ; Georges Bernanos ; Charles Maurras [en préparation] ; Charles de Gaulle
[en préparation] ; François Mauriac [en préparation] ; Thierry
Maulnier [en préparation] ; Gustave Thibon [en préparation] ; Poètes du
XXe siècle [en préparation], – et la page générale : citations choisies et dûment vérifiées.
[1] Comme on
le sait, Péguy leva la plume quand il reçut son ordre de mobilisation, et sa
dernière œuvre, la Note conjointe sur M. Descartes et la philosophie
cartésienne (qui, comme de juste, parle à peine de Descartes, dont il
est beaucoup plus question dans la Note sur M. Bergson), se termine
par une phrase interrompue : il n'est pas sûr qu'il n'entre pas surtout de
l'affectation gens-de-lettres dans cette façon de partir séance tenante pour
aller défendre la patrie. Terminer sa phrase, et même son paragraphe, n'eût
rien ajouté à son œuvre ni à sa gloire, alors que ce geste d'abandonner son
cahier en laissant une phrase en suspens !... Dans la dernière note des Œuvres
en prose complètes, tome III p. 1809-1813 (c’est la note n°2 de la p.
1477), Robert Burac a fait la liste des projets littéraires signalés par Péguy
lui-même dans ses écrits ou annoncés à des proches : une histoire de la
décomposition du dreyfusisme, un portrait de Bernard Lazare, un Homère,
essai sur la pureté antique, un ou plusieurs cahiers De la
souveraineté de l’évènement, des Confessions, une bonne douzaine de
nouveauxmystères de Jeanne d’Arc, un Mystère de Notre-Dame,
un poème à Notre-Dame de Coutances, la traduction de passages de l’Iliade,
la mise en évidence d’une « phrase hérétique au dernier chef »
commise par le pape dans une récente encyclique, un Ruyssen et le
pacifisme, un Delaisi et le syndicalisme, un « Juif au
Jugement dernier avec intervention de Moïse », un poème sur sainte Barbe,
un sottisier de Gustave Lanson, une très dense Vie de Jeanne d’Arc,
une Méditation sur la vertu des prières adressées à la Vierge Marie,
un conte en prose (un roman, en fait) dont René Johannet a transcrit le copieux
résumé que lui en avait fait Péguy, un résumé qui, formant une nouvelle de
trois pages, se suffit à lui-même : l’histoire d’un homme qui s’ennuie
tellement qu’il veut commettre un gros péché mais qui, à chacune de ses
multiples tentatives, en est arrêté par un saint (saint du calendrier ou saint
d’une paroisse). La moralité en aurait été « qu’il n’y a pas dans la vie
du chrétien un seul endroit de l’espace et une seule minute du temps où il ne
soit l’objet, de la part des saints, d’une protection spéciale ». On
mesure le chemin parcouru par celui qui bouffait du jésuite quinze ans plus
tôt… Son évolution se serait-elle arrêtée là s’il avait survécu à la
guerre ? Dans les jours qui précédaient sa mort, il disait des gars de sa
compagnie : « avec ça, on va refaire 93 »… tout en les
entraînant à charger en rase campagne, baïonnette en avant. Eût-il été séduit
par la révolution bolchevique ou par le fachisme mussolinien, fût-il resté
philosémite ou aurait-il glissé jusqu’à la frange antisémite des catholiques,
eût-il pris parti pour Franco comme les maurrassiens ou contre Franco comme
Mauriac et Bernanos, pour ou contre le Front populaire de son vieil ami Blum,
pour ou contre Munich, pour Pétain ou pour de Gaulle ? Tous ces futurs
possibles avaient leurs germes en lui, y compris un suicide prématuré.
L’article de René Johannet, et avec lui l’appareil de notes de la Pléiade, se
clôt sur une note tragique : « Que voulez-vous, me confia-t-il un
jour, je ne peux pas [commencer la rédaction de ce conte]. Pour écrire ça, il
faut être heureux. Oui, je l’écrirai… quand je serai heureux » (Le
Correspondant, 25 septembre 1919, p. 1021).
[2] Selon la règle
énoncée dans la page de tête, j’ai pu néanmoins couper le commencement d’une phrase, et donc supprimer des
mots qui précèdent ma citation. Je ne signale que les coupes faites à
l’intérieur de la citation, pas celles d’avant ou d’après.
[3] J’ai été
aiguillé vers cette déclaration par une conférence de Henri Guillemin à la RTS sur Péguy. Or Guillemin, avec une désinvolture stupéfiante, énonce comme une
citation littérale ce qui n’est en réalité qu’une paraphrase très
approximative, qui s’autorise à donner à la pensée de Péguy une tournure plus
cassante (et à se tromper d’année). Voici en effet ce que Guillemin dit, à
partir de 15’ : « Si j’ai fait il y a un instant une allusion à cette
petite découverte que j’avais fait [sic] quand j’ai découvert des papiers
signés Laubier, des papiers qu’il n’avait pas signés de son nom, bah il les
avait signés Laubier, vous y voyez en 99 la déclaration que voici à propos de
l’enseignement : L’enseignement devrait être entièrement réservé à un
monopole d’État et à un monopole laïc, et moi Laubier – lisez : moi Péguy
– je demande que soit radicalement interdit l’enseignement des religieux. Pas
de congrégalisme. Pourquoi ? À cause de la liberté de l’enfant. On nous
parle de la liberté de l’enseignement. Mais la première liberté à respecter
c’est celle du gamin. Et si les Jésuites ont le droit d’enseigner, ils violent
la liberté de l’enfant, parce qu’ils le rendent difforme. Voilà ce qu’il écrivait
en 99. » La déclaration que voici ! Voilà ce
qu’il écrivait ! Et cette correction incise, qui oblige à croire que
Péguy a bien écrit « moi Laubier » ! Quelle rigueur, quel
scrupule…
[4] Péguy parle
ici d’une réforme du système scolaire, qui a ouvert toutes les facultés au
baccalauréat moderne, sans latin ni grec. Pour lui, rendre le grec optionnel
dans l’enseignement secondaire, c’est le faire mourir. La page est à lire en
entier, mais n’appelle pas une approbation sans réserve. Il serait intéressant
de savoir, si c’était possible, combien d’hommes en France lisaient alors
couramment des auteurs grecs anciens dans le texte pendant leurs heures de
loisir : beaucoup moins qu’il ne le suppose implicitement, sans doute. Et
n’y en avait-il pas encore bien moins à la Renaissance, où la culture grecque
était pourtant bien plus vivante qu’à la fin du XIXe ?
[5] L’extraction
de cette citation en modifie radicalement le sens : en fait, Péguy parle
de sa génération, celle qui, née après la guerre de 1870, avait moins de 30 ans
lorsqu’elle s’est engagée en faveur de Dreyfus. Quand il dit « pour moi et
pour ceux », il faut comprendre de moi et de ceux : il
s’agit de l’objet de son propos, pas de son destinataire. Et
« naturellement » signifie bien sûr et non pas selon
ma nature. Mais le sens que prend spontanément cette phrase isolée, digne
de Barrès, m’a paru trop piquant pour que je ne l’intègre pas dans cette
collection, même si j’ai conscience qu’elle trahit Péguy.
Paul Claudel
foi de Claudel n'est pas
seulement une composante de sa vie, elle l'enveloppe tout entier, elle est son
milieu nourricier. Sans elle l'œuvre est incompréhensible, du moins en
profondeur. Il faut revenir à l'événement fulgurant de la conversion, à
Notre-Dame, le jour de Noël 1886, qu'il a raconté lui-même en termes
inoubliables: "En un instant mon cœur fut touché et je crus. Je crus d'une
telle force d'adhésion, d'un tel soulèvement de tout mon être, d'une conviction
si puissante, d'une telle certitude ne laissant place à aucune espèce de doute
que depuis, tous les livres, tous les raisonnements, tous les hasards d'une vie
agitée, n'ont pu ébranler ma foi ni, à vrai dire, la toucher" À quoi fait
écho le cri des Grandes Odes :"Et voici que vous êtes
Quelqu'un tout à coup!" Le récit de la conversion a été plusieurs fois et
très bien commenté, par exemple par Charles du Bos et par François Varillon;
les quelques doutes semés par Henri Guillemin sur la reconstitution des faits
n'en entament pas la substance.
Cette foi conquise
d'un seul coup et qui crée dans le jeune homme taciturne "un être nouveau
et formidable" à la Rimbaud, n'est pas une foi retrouvée, la "jolie
foi de l'enfance" invoquée par le cuistre Paul Souday. Mais elle est le
point de départ d'une œuvre gigantesque, en même temps que d'un incessant
travail sur soi, sur un tempérament indocile et tumultueux. Claudel en "
constante évangélisation de soi-même " s'astreint à une discipline
rigoureuse, multiplie les pratiques régulières, malgré les hasards d'une vie mouvementée
: messes quotidiennes, chapelet, longues visites au Saint-Sacrement, bonnes
œuvres et, dans la mesure du possible, une action caritative. Les lendemains
immédiats de la conversion ont été difficiles, la présence divine s'est
obscurcie. On trouve des traces d'interrogation et d'inquiétude dans les
premiers drames (Tête d'Or, La Ville, L'Échange), jusqu'à ce que la
lutte s'apaise et l'horizon s'éclaircisse avec le " mystère "
médiéval La jeune fille Violaine. Alors que s'amorce la carrière
consulaire, sur la vocation chrétienne indubitable se greffe une vocation
religieuse et monastique, que l'énergique bénédictin Dom Martial Besse, maître
des novices à Ligugé, étouffe dans l'œuf. Claudel gardera tout le long de son
existence la nostalgie du sacerdoce. Prêtre manqué, il substituera au ministère
une activité d'apôtre et de zélateur parfois intempestive et confinant au
prosélytisme, faisant office de directeur spirituel pour un Jacques Rivière,
échouant comme convertisseur auprès de Gide et d'André Suarès, par exemple. Il
a subi maints déboires et maintes trahisons, il ne s'est pas découragé, et il a
entretenu de multiples correspondances avec des familiers comme avec des
inconnus. L'apostolat qu'est son œuvre entière est ainsi prolongé par un
courrier dont on est loin encore d'avoir évalué la richesse. De plus ses
poèmes, ses hymnes, ses prières, ses traductions de psaumes, ont enrichi la
patrimoine spirituel de l'époque.
La crise de Fou-Tchéou
(1901-1905), qui a bouleversé sa vie privée, sans pour autant porter la moindre
atteinte à sa foi, a laissé sur l'œuvre un long sillon de douleur et de
nostalgie, où l'on discerne aisément l'Etiam peccataaugustinien. Moins
l'histoire personnelle que les schématismes religieux et sacramentels gravent
leur empreinte sur un théâtre tout entier inspiré par le christianisme : le
sacrifice et l'oblation (L'Annonce faite à Marie, L'Otage, Le Soulier de
satin), la Papauté et l'Église (L'Otage, Le Père Humilié), le
mystère d'Israël (Le Pain dur), pour ne citer que les thèmes les plus voyants.
Parallèlement les oratorios et les poèmes accentuent la teneur quasi
exclusivement religieuse de la poésie depuis les Grandes Odes : Corona
Benignitatis, Feuilles de Saints, Visages radieux, et surtout la poignante
liturgie de La Messe là-bas. Il n'y a pour ainsi dire pas d'œuvre
profane de Paul Claudel.
La foi de Claudel est
totale, intransigeante, voire intolérante, mais il faut tenir compte de son
tempérament impulsif et impétueux. C'est la foi infaillible de l'Église, ce qui
la rend anachronique aux yeux de certains. Claudel, comme Bloy, déteste les
changements. Sa foi est fortement doctrinale et théologique, ce qui ne
l'empêche pas de rêver, voire de divaguer et de hanter les parages de la gnose,
d'où il revient rapidement, armé de ce thomisme foncier dont on (Dominique
Millet) a pu démontrer la latence dans le théâtre et les écrits philosophiques.
La pensée de Claudel est pétrie de surnaturel. Enfin la foi de Claudel est
profondément catholique. Catholicisme est son maître-mot comme orthodoxie pour
Chesterton. Or catholique veut dire universel, qu'on se rappelle la Deuxième
Ode : O Credo entier des choses visibles et invisibles, je vous
accepte avec un cœur catholique ! Mais catholique désigne d'abord l'Église
catholique, la Grande Mère sur les genoux de laquelle le poète a tout appris.
C'est là que s'amorce le malentendu qui persiste encore, que le philosophe
Merleau-Ponty a traduit dans la coïncidence paradoxale du poète le plus ouvert
et de l'homme le plus fermé. C'est méconnaître l'identité de l'homme et du
poète, la source religieuse du chant. Le malentendu entraîne un contresens, à
savoir qu'on peut se passer de la référence croyante pour lire et comprendre
Claudel, qu'on peut faire un tri et admirer sans plus le poète cosmique, le
visionnaire, le créateur de figures, l'inventeur de rêves. Certes il n'est pas
question de réserver Claudel aux seuls pratiquants, ni pour l'Église
d'accaparer ce fils fidèle entre tous. De plus tout chrétien est un "
païen converti " (G. Fessard), et Claudel plus que tout autre. Mais il
manquera toujours une ultime intelligence à ceux qui ne partagent pas sa foi ou
qui l'ont perdue, ce regard surnaturel qui donne à tous les événements une
singulière transparence et en même temps pénètre le cœur d'une douloureuse et intraitable
nostalgie. Il n'est pas nécessaire d'être chrétien et catholique pour communier
avec Claudel à la beauté du monde, il faut l'être pour en éprouver l'exil, pour
y entendre la " note édénique " et le chant d'une " parfaite
privation ". C'est cette extraordinaire perception du mystère de Dieu,
éclatant et caché, avec le pouvoir de l'exprimer, c'est le mysticisme qui fait
de lui assurément le plus grand poète catholique depuis Dante.
Xavier
TILLIETTE
Bibliographie
"Ma conversion", dans Œuvres en prose.
"La jolie foi de mon enfance" (1916), dans Positions et Propositions, O.C. XV, 233-236.
Le Père Humilié, Acte II, scène 2, à la fin, l'apostrophe du Pape Pie à Orian, Théâtre II, Gallimard, Pléiade.
"Cantique de Palmyre" dans Conversations-dans-le-Loir-et-Cher, Œuvres en prose, Gallimard, Pléiade, p. 730-732.
Cinq Grandes Odes : 2ème Ode, "L'Esprit et l'Eau" ; 3ème Ode, "Magnificat" ; 5ème Ode, "La Maison fermée".
Prières : L'Enfant-Jésus de Prague (Œuvre poétique, Gallimard, Pléiade, p. 450-451).
La Vierge à midi (Œuvre Poétique, Gallimard, Pléiade, p. 545-546).
La Vierge de Brangues (Œuvre poétique, Gallimard, Pléiade, p. 918-919).
"Ma conversion", dans Œuvres en prose.
"La jolie foi de mon enfance" (1916), dans Positions et Propositions, O.C. XV, 233-236.
Le Père Humilié, Acte II, scène 2, à la fin, l'apostrophe du Pape Pie à Orian, Théâtre II, Gallimard, Pléiade.
"Cantique de Palmyre" dans Conversations-dans-le-Loir-et-Cher, Œuvres en prose, Gallimard, Pléiade, p. 730-732.
Cinq Grandes Odes : 2ème Ode, "L'Esprit et l'Eau" ; 3ème Ode, "Magnificat" ; 5ème Ode, "La Maison fermée".
Prières : L'Enfant-Jésus de Prague (Œuvre poétique, Gallimard, Pléiade, p. 450-451).
La Vierge à midi (Œuvre Poétique, Gallimard, Pléiade, p. 545-546).
La Vierge de Brangues (Œuvre poétique, Gallimard, Pléiade, p. 918-919).
Pierre Ouvrard, Aux
sources de Paul Claudel. Littérature et foi, Siloë, 1994.
François Angelier, Claudel ou la conversion sauvage, Salvator, 1998.
François Angelier, Claudel ou la conversion sauvage, Salvator, 1998.
Dominique
Millet-Gérard (éd.), Correspondance de Paul Claudel avec les
ecclésiastiques de son temps, 2 vol., Champion, 2005 et 2008.
Marie-Ève
Benoteau-Alexandre, Les Psaumes selon Claudel, Champion, 2012.
Georges Bernanos est un écrivain français, né le 20 février 1888 dans le 9earrondissement de Paris et mort le5 juillet 1948 à Neuilly-sur-Seine à l'âge de 60 ans.
Georges Bernanos passe sa
jeunesse enArtois et cette région du Nord constituera le
décor de la plupart de ses romans. Il participe à la Première Guerre mondiale et est plusieurs fois blessé, puis il mène
une vie matérielle difficile et instable en s'essayant à la littérature. Il
obtient le succès avec ses romans Sous le soleil de Satan en 1926 etJournal d'un curé de campagne en 1936.
Dans ses œuvres, Georges
Bernanos explore le combat spirituel du Bien et du Mal, en particulier à
travers le personnage duprêtre
catholique tendu
vers le salut de l'âme de ses paroissiens perdus comme Mouchette.
Biographie
Plaque sur la maison
natale à Paris, 28 rue Joubert.
Son père, Émile Bernanos, est un
tapissier décorateur d'origine lorraine. Sa mère, Hermance Moreau,
est issue d'une famille de paysans berrichons (Pellevoisin, Indre). Il garde de
son éducation une foi catholique et des
convictions monarchistes. Il passe sa jeunesse à Fressinen Artois. Il fréquente le
Collège Sainte-Marie, à Aire-sur-la-Lys. Cette région du Nord
marquera profondément son enfance et son adolescence, et constituera le décor
de la plupart de ses romans.
Premiers engagements et
premières œuvres
La maison des Bernanos
à Fressin.
Catholique fervent, monarchiste
passionné, il milite très jeune dans les rangs de l'Action française en participant
aux activités des Camelots du roi pendant ses
études de lettres, puis à la tête du journal L'Avant-garde de Normandie jusqu'à
la Grande guerre. Réformé, il décide tout de même de participer à la guerre en se portant
volontaire, d'abord dans l'aviation, en particulier
à Issy-les-Moulineaux et sur la future Base aérienne 122 Chartres-Champhol1, puis dans le 6e régiment de dragons et sera plusieurs fois blessé.
Après la guerre, il cesse de militer, rompant avec l'Action française, avant de s'en
rapprocher lors de la condamnation romaine de 1926 et de participer à certaines
de ses activités culturelles.
Ayant épousé en 1917 Jeanne Talbert
d'Arc (1893-1960), lointaine descendante d'un frère deJeanne d'Arc, il mène alors une
vie matérielle difficile et instable (il travaille dans une compagnie
d'assurances) dans laquelle il entraîne sa famille de six enfants et son épouse
à la santé fragile.
Par manque de moyens financiers,
anticonformisme, ou par goût personnel, il sera longtemps un adepte de la moto
comme transport quotidien : Dans Les Grands cimetières sous la
lune, il évoque ses chevauchées à travers l'île de Majorque durant la Guerre d'Espagne sur « la
haute moto rouge qui ronflait sous moi comme un petit avion ».[réf. insuffisante]
Ce n'est qu'après le succès de Sous le soleil de Satan que Bernanos
peut se consacrer entièrement à la littérature. En moins de vingt ans, il écrit
l'essentiel de son œuvre romanesque où s'expriment ses hantises : les péchés de l'humanité, la puissance du mal
et le secours de la grâce.
Sous le soleil de Satan
Publié en 1926 aux éditions Plon, ce premier roman est à la fois un succès public et critique. André Gide place Bernanos
dans la lignée de Barbey d'Aurevilly, mais « en diablement mieux ! » ajouteMalraux2.
Sous le soleil de Satan est, selon
Bernanos, un « livre né de la guerre »3. Il commence à
l'écrire durant un séjour à Bar-le-Duc en 1920, époque
où pour lui « le visage du monde devenait hideux ». Il
confie « être malade » et « douter de vivre
longtemps » mais ne pas vouloir « mourir sans
témoigner »3.
Inspiré du curé d'Ars4, le personnage
principal du livre, l'abbé Donissan, est un prêtre tourmenté qui doute de
lui-même, jusqu'à se croire indigne d'exercer son ministère. Son supérieur et
père spirituel, l'abbé Menou-Segrais voit pourtant en lui un saint en devenir.
Et en effet cet « athlète de Dieu » tel que le
définit Paul Claudel5 possède la
faculté de transmettre la grâce divine autour de lui. Plus tard, il recevra
même le don de « lire dans les âmes »6, au cours d'une
rencontre nocturne extraordinaire avec Satan lui-même, celui dont la haine
s'est « réservé les saints »7. Son destin
surnaturel va le confronter aussi à Mouchette, une jeune fille qu'il ne
parviendra pas à sauver malgré un engagement total de lui-même.
L'adaptation cinématographique du roman vaudra
à Maurice Pialat la Palme d'or au Festival de Cannes 1987.
Sous le soleil de Satan est suivi
de L'Imposture en 1927 et de sa suite La Joie, qui reçoit le prix Fémina en 1929.
La Grande Peur des
bien-pensants[
Publié en 1931, ce livre polémique,
considéré comme le premier pamphlet de Georges Bernanos, avait au départ comme
titre Démission de la France. Bernanos commence par une
condamnation sévère de la répression de laCommune pour poursuivre sur un violent réquisitoire contre son époque,
la Troisième République et ses politiques, la bourgeoisie
bien-pensante et surtout les puissances d'argent. Bernanos y rend hommage aussi
à Édouard Drumont, avec lequel il partage sa détestation de la bourgeoisie mais aussi
l'association des juifs à la finance, aux banques, au pouvoir de l’argent sur
celui du peuple, un sujet qui fait polémique dans la France de cette époque et
qui suscite des propos antisémites de l'écrivain. Bernanos, qui a fait la guerre de 1914-1918, y fustige aussi un patriotisme perverti qui humilie
l'ennemi allemand dans la défaite au lieu de le respecter, en trahissant ainsi
l'honneur de ceux qui ont combattu et en hypothéquant l'avenir.
En 1932, sa collaboration au Figaro, racheté par le
parfumeur François Coty, entraîne une violente polémique avec l'Action française et sa rupture
publique définitive avec Charles Maurras.
Le 31 juillet 1933, en se rendant d'Avallon en Suisse, où
l'un de ses enfants est pensionnaire, il est renversé, à Montbéliard, par la voiture d'un
instituteur en retraite qui lui barre le passage : le garde-boue lui
rentre dans la jambe, là même où il a été blessé en 14-188.
Journal d'un curé de
campagne
Bernanos s'installe aux Baléares en 1934, en
partie pour des raisons financières. Il y écrit Le Journal d'un curé de
campagne. Publié en 1936, il sera couronné par le Grand prix du roman de l'Académie
française, puis adapté au cinéma sous le même titre par Robert Bresson (1950).
Ce livre est l'expression d'une très
profonde spiritualité. Il témoigne d'un style limpide et épuré. La figure du
curé d'Ambricourt rejoint celle de sainte Thérèse de l'Enfant Jésus, portée sur les
autels par Pie XI en 1925. Il est possible qu'elle soit aussi inspirée par un jeune
prêtre (l'Abbé Camier), mort de tuberculose à vingt-huit ans, que Bernanos a
côtoyé dans son enfance. De Thérèse, son personnage suit la petite voie de
l'enfance spirituelle. Le « Tout est grâce » final du roman n'est
d'ailleurs pas de Bernanos lui-même, mais de sa prestigieuse aînée. Ce roman
lumineux, baigné par « l'extraordinaire dans l'ordinaire », est l'un
des plus célèbres de son auteur, probablement parce qu'il s'y révèle lui-même,
de manière profonde et bouleversante, à travers la présence du curé
d'Ambricourt. Il est vrai que Bernanos a la particularité d'être toujours
extrêmement proche de ses personnages, tel un accompagnateur témoignant d'une
présence extrêmement attentive, et parfois fraternelle.
Les
Grands Cimetières sous la lune
C'est également lors de son
exil que Bernanos rédige Les
Grands Cimetières sous la lune, un violent pamphlet anti-franquiste qui
aura en France un grand retentissement lors de sa publication en 1938.
Bernanos séjourne à Majorque lorsque la guerre
civile éclate.
D'abord sympathisant du mouvement franquiste pendant les trois mois qui suivent
le soulèvement, Bernanos est choqué par la barbarie des combats et révolté par
la complicité du clergé espagnol avec Franco. En janvier 1937, il évoque
l'arrestation par les franquistes de « pauvres types simplement suspects
de peu d'enthousiasme pour le mouvement [...] Les autres camions amenaient le
bétail. Les malheureux descendaient ayant à leur droite le mur expiatoire
criblé de sang, et à leur gauche les cadavres flamboyants. L'ignoble évêque de
Majorque laisse faire tout ça. »
Alors qu'il réside encore à Palma
de Majorque, sa tête est mise à prix par Franco. Bernanos offre« un témoignage de combat » qui prend rapidement une actualité
extraordinaire pour se révéler une prophétie des grandes catastrophes du
siècle. Ce livre qui, comme L'Espoir d'André
Malraux, est un témoignage important de la guerre
d'Espagne, lui vaudra l'hostilité d'une grande partie de la droite
nationaliste, en particulier de son ancienne famille politique, l'Action
française, avec laquelle il avait rompu définitivement en 1932.
Exil au
Brésil
l quitte l'Espagne en mars 1937
et retourne en France. Le 20 juillet 1938, deux mois avant lesaccords
de Munich, la honte que lui inspire la faiblesse des politiques français
face à l'Allemagne de Hitler conduit Bernanos à s'exiler en Amérique du Sud.
Réalisant un rêve d'enfance, il envisage initialement de se rendre au Paraguay. Il
fait escale à Rio de
Janeiro au Brésil en août 1938. Enthousiasmé par ce pays, il
décide d'y demeurer et s'installe en août 1940 à Barbacena, dans une petite maison
au flanc d'une colline dénommée « Cruz das almas », la « Croix-des-âmes ».
Il y reçoit entre autres l'écrivain autrichien Stefan Zweig peu avant le suicide de ce dernier9.
Après la défaite de 1940, il se rallie à l'appel lancé le 18 juin 1940 depuis Londres par de
Gaulle et
décide de soutenir l'action de la France
libre dans de
nombreux articles de presse où il met cette fois son talent de polémiste contre le régime de Vichy et au service de
la Résistance. Il
entretient alors une longue correspondance avec Albert
Ledoux, le représentant
personnel du général
de Gaulle pour
toute l'Amérique du Sud10. Il
qualifie Pétain de « vieux traître »11 et sa révolution nationale de « révolution
des ratés »12.
En 1941, son fils Yves rejoint
les Forces françaises libres à Londres. Son autre fils, Michel, jugé
trop jeune par le Comité de la France libre de Rio, partira l'année suivante. Il
participera plus tard audébarquement de Normandie, tout
comme son neveu Guy Hattu, second-maître au Commando Kieffer, qui
prendra part à la prise de l'île de Walcheren en Hollande à la Toussaint 1944.
Avant de rentrer en France en
1945, Bernanos déclare aux Brésiliens : « Le plus grand, le plus
profond, le plus douloureux désir de mon cœur en ce qui me regarde c’est de
vous revoir tous, de revoir votre pays, de reposer dans cette terre où j’ai
tant souffert et tant espéré pour la France, d’y attendre la résurrection,
comme j’y ai attendu la victoire ».
La
Libération
Il continue de poursuivre une
vie errante (Bernanos a déménagé une trentaine de fois dans sa vie) après la Libération.
Le général de
Gaulle, qui l'a invité à revenir en France (« Votre
place est parmi nous »13, lui
fait-il savoir dans un câble daté du 16 février 1945), veut lui donner une
place au gouvernement. En dépit d'une profonde admiration pour lui, le
romancier décline cette offre. De Gaulle confiera plus tard, à propos de
Bernanos : « Celui-là, je ne suis jamais parvenu à l'attacher à mon
char… »14.
Pour la troisième fois, on lui
propose alors la Légion d'honneur, qu'il refuse également. Lorsque l'Académie française lui
ouvre ses portes, il répond : « Quand je n'aurai plus qu'une paire de
fesses pour penser, j'irai l'asseoir à l'Académie 15».
Lors de son retour en France,
Bernanos est, en fait, écœuré par l'épuration et l'opportunisme qui prévaut à ses yeux
dans son pays. N'ayant pas l'échine souple, il reste en marge. Il voyage en
Europe pour y faire une série de conférences, dans lesquelles il alerte ses
auditeurs, et ses lecteurs, sur les dangers du monde de l'après-Yalta, de l'inconséquence de l'homme face aux progrès techniques
effrénés qu'il ne pourra maîtriser, et des perversions du capitalisme
industriel (voir La Liberté pour quoi faire ? et La France contre les robots,
1947).
Dialogues
des Carmélites
Bernanos part pour la Tunisie en 1947. Il y rédige, sur l'idée du père Bruckberger, un
scénario cinématographique adapté du récit La
Dernière à l'échafaud de Gertrud von Le Fort, lui-même inspiré de
l'histoire véridique des carmélites de Compiègne guillotinées à Paris sur la place
du Trône, le 17 juillet 1794,
auquel la romancière avait ajouté le personnage fictif de Blanche de la Force
(translittération de von Le
Fort). Bernanos y traite de la question de la Grâce, de la peur, du
martyre.
Bien plus qu'un scénario, Dialogues des carmélites est considéré comme le
« testament spirituel de Bernanos ». Publié de façon posthume en
1949, il est d'abord adapté au théâtre par Jacques
Hébertot et créé
le 23 mai 1952 au théâtre
Hébertot, avant de devenir le livret de l'opéra homonymedu
compositeur Francis
Poulenc, représenté en 1957 à la Scala
de Milan.
Le scénario original a par la
suite servi de base au film Le Dialogue des carmélites réalisé en 1960 par Philippe
Agostini et le père Bruckberger, puis
à un téléfilm de Pierre
Cardinal en 1984
qui fut, entre autres, primé à la Cinémathèque française.
Georges Bernanos meurt d'un
cancer du foie, en 1948, à l'Hôpital américain de Neuilly, en
laissant le manuscrit d'un dernier livre, paru de façon posthume : La France contre les robots. Il
est enterré au cimetière de Pellevoisin (Indre).
Il est le père de l'écrivain Michel
Bernanos. Son fils cadet, Jean-Loup Bernanos (mort en 2003 et qui
consacra sa vie à l'œuvre de son père), est aussi l'auteur d'une biographie (Georges
Bernanos, à la merci des passants).
Postérité
Dans l'immédiat après-guerre,
Georges Bernanos est devenu une figure tutélaire pour une nouvelle génération
d'écrivains. Ceux que Bernard Franck a baptisés les Hussards 16 ont ainsi placé dans leur Panthéon, parmi Stendhal, Joseph
Conrad ou Marcel
Aymé, celui à qui Roger
Nimier dédia
son livre Le Grand d'Espagne (La Table ronde, 1950)17, dont
le titre est une allusion et un hommage à la position iconoclaste que Bernanos
adopta face à la Guerre
d'Espagne, à rebours de celle de son ancienne famille intellectuelle et
politique.
Mouchette
Bernanos a donné le
nom de Mouchette à deux personnages de son œuvre romanesque. La première
« Mouchette », qui figure dans Sous le
soleil de Satan (1926) a pour nom Germaine Malhorty. C'est une adolescente de seize
ans, vive et orgueilleuse, victime de l'égoïsme des hommes qui la désirent sans
parvenir à l'aimer, c
e qui attise son
mépris d'elle-même et sa révolte envers l'ordre établi. La seconde
« Mouchette » n'a pour appellation que ce surnom. Elle a treize ans
et apparaît dans Nouvelle histoire de Mouchette (1937).
En ce personnage s'incarnent tous les
misérables qui subissent l'acharnement du sort sans jamais parvenir à comprendre
le malheur de leur condition. Mouchette n'existe ici que par sa seule et unique
sensibilité, aussi aiguë que douloureuse pour elle-même. Le miracle, pour ainsi
dire, de cette « Mouchette »-là, c'est la vérité qui en émane. Une
vérité d'autant plus étonnante qu'elle est l'œuvre d'un homme qui avait 50 ans
lorsqu'il conçut ce personnage, découvrant les mouvements les plus profonds et
les plus inexprimables d'une féminité qui s'éveille et s'affirme.
Bernanos signe ici un portrait
intemporel et poétique de gamine « désespérée ». Seul le regard de
l'écrivain, dans sa justesse et son humanité, semble laisser entrouvrir une
perspective de salut possible pour la jeune fille. En réalité,
« Mouchette » (malgré son absence de toute référence religieuse
directe) rejoint la figure des martyrs de Bernanos, ceux qui, écrira-t-il plus
tard dansDialogues des carmélites, ne peuvent « tomber qu'en
Dieu ». En dépit des apparences (celles du réel), on peut considérer que
Mouchette suit aussi le même parcours.
Monde romanesque
Bernanos situe souvent l'action de ses
romans dans les villages de l'Artois de son enfance, en en faisant ressortir les
traits sombres. La figure du prêtre catholique s'avère très présente dans son
œuvre. Elle en est parfois le personnage central, comme dans Journal
d'un curé de campagne. Autour de lui, gravitent les notables locaux
(châtelains nobles ou bourgeois), les petits commerçants et les paysans.
Bernanos fouille la psychologie de ses personnages et fait ressortir leur âme
en tant que siège du combat entre le Bien et le Mal. Il n'hésite pas à faire
parfois appel au divin et au surnaturel. Jamais de réelle diabolisation chez lui, mais au contraire, comme
chez Mauriac, un souci de
comprendre ce qui se passe dans l'âme humaine derrière les apparences.
Combat des idées
Georges Bernanos est un auteur paradoxal
et anti-conformiste. Pour lui, la France est fondamentalement dépositaire des
valeurs humanistes issues du christianisme dont elle est responsable à la face
du monde. Royaliste, il applaudit pourtant « l'esprit de révolte » de
1789 : un « grand élan [...] inspiré par une foi religieuse dans
l'homme » et constitue selon les mots de Jacques Julliard18, « un rempart de la démocratie,
même à son corps défendant ». Un moment proche de Maurras, il déclare ne
s'être « jamais senti pour autant maurrassien », et dit du
nationalisme qu'il « déshonore l'idée de patrie ». Catholique,
Bernanos attaque violemment Franco et l'attitude conciliante de l’Église
d'Espagne à son égard dans Les Grands Cimetières sous la lune.
S'il tient des propos antisémites en
1931 dans La Grande Peur des bien-pensants, son évolution vers les
juifs est sensible à partir de 1938 et il condamne violemment l'antisémitisme
nazi et celui de la France pétainiste. Convaincu que le monde moderne est une
« conspiration contre toute espèce de vie intérieure » il dénonce
« la dépossession progressive des États au profit des forces anonymes de
l’Industrie et de la Banque, cet avènement triomphal de l’argent, qui renverse
l’ordre des valeurs humaines et met en péril tout l’essentiel de notre
civilisation ». Il affirme ne pas se reconnaître dans les notions de
« droite » et de « gauche » et déclare « démocrate ni
républicain, homme de gauche non plus qu’homme de droite, que voulez-vous que
je sois ? Je suis chrétien ».
Style pamphlétaire
Georges Bernanos s'adresse souvent
directement, dans une écriture nerveuse, parfois véhémente, à des lecteurs
futurs (les fameux « imbéciles »[réf. nécessaire] qu'il cherche à
sortir de leur léthargie par cette « injure fraternelle »),
interpellés parfois comme des contradicteurs, tel le clergé complice de Franco
dans Les Grands Cimetières sous la lune. Passionné souvent19, excessif voire injuste à ses heures20, son style est engagé, incisif et
percutant, souvent dicté par la révolte et l'indignation.
Il ne manquera pas de sujets durant les
dix dernières années de sa vie et avouera lui-même que« les romans peuvent
mourir à la guerre »[réf. nécessaire] car il lui faut
témoigner coûte que coûte. Révolté par les accords de Munich, il fustige ensuite le gouvernement de Vichy qu'il définit
comme le promoteur de « la France potagère »21. Il alerte la France, et le monde à
travers elle, sur les dangers de l'aliénation par la technique et l'argent22. Taxé par certains de pessimisme dans
l'après-guerre, dont Raymond Aron dans 18 leçons sur la
société industrielle, d'autres voient aujourd'hui en lui un visionnaire,
l'associant sur ce plan à l'écrivain George Orwell. Jacques Julliard écrit
ainsi :« Lorsque Bernanos prédit que la multiplication des machines
développera de manière inimaginable l'esprit de cupidité, il tape dans le mille18. »)
Bernanos se détache progressivement des
clivages droite-gauche pour affirmer sa liberté de conscience. Il revendique
la Commune et vitupère la
bourgeoisie, mais dénonce le communisme comme un totalitarisme. Il se dit
monarchiste mais se voit rejeté par la droite après Les Grands
Cimetières sous la lune et par l'Action française après sa rupture avec Maurras. Il
règle ses comptes avec certains mots en vogue chez les politiques
comme « conservatisme » (« Qui dit conservateur dit
surtout conservateur de soi-même »20)
ou « réalisme » (« Le réalisme, c'est précisément le
bon sens des salauds »23).
La question de
l'antisémitisme
Même si l'antisémitisme ne constitue pas véritablement un
thème directeur de la pensée et de l'œuvre de Georges Bernanos (aucun de ses
romans n'y fait référence), il y a bien question et la polémique reste encore
vive24. La personnalité complexe de Bernanos
transparaît dans ce débat avec lui-même et si on relève chez cet écrivain des
propos antisémites jusqu'au milieu des années 1930, son évolution se révèle à
travers ses écrits contre l'antisémitisme entre 1938 et 1946.
Selon l'historien Michel Winock25 l'antisémitisme de Bernanos
s'analyse comme « la combinaison de l'antijudaïsme chrétien et du
social-antisémitisme » qui associe les Juifs à la finance, aux
banques, au pouvoir de l’argent sur celui du peuple. Il apparaît déjà dans
certains articles de l'Avant-garde de Normandie mais c'est
dans La Grande Peur des bien-pensants, publié en 1931 dans une
France déchirée sur la question de l'antisémitisme, qu'il trouve véritablement
son expression. Dans cet ouvrage, Bernanos affiche son admiration pour Édouard Drumont : « Le vieil écrivain
de La France juive fut moins obsédé par les juifs que par la
puissance de l'Argent, dont le juif était à ses yeux le symbole ou pour ainsi
dire l'incarnation ». Il y tient aussi certains propos clairement
antisémites : « Devenus maîtres de l'or ils [les Juifs]
s'assurent bientôt qu'en pleine démocratie égalitaire, ils peuvent être du même
coup maîtres de l'opinion, c'est-à-dire des mœurs. »
Quant à qualifier Bernanos de raciste, certaines phrases dans La
Grande Peur des bien-pensants le laissent à penser.
Ainsi, « [les Juifs] traînent nonchalamment sur les colonnes de
chiffres et les cotes un regard de biche en
amour » ou « ces bonshommes étranges qui parlent avec leurs
mains comme des singes ». Pour critiquables que soient de tels propos, on
n'en retrouve plus de semblables dans la suite de ses écrits. Max Milner, Michel Estève et Michel Winock
lui-même25considèrent dans leurs ouvrages qu'il
s'agit d'emportement polémique mais qu'il n'y a fondamentalement pas de racisme
chez Bernanos.
À partir de 1938, on peut lire chez
Bernanos les prémices d'une profonde évolution : « Aucun de ceux
qui m’ont fait l’honneur de me lire ne peut me croire associé à la hideuse
propagande antisémite qui se déchaîne aujourd’hui dans la presse dite
nationale, sur l’ordre de l’étranger »26. En 1939, il écrit dans Nous autres
Français : « J’aimerais mieux être fouetté par le rabbin
d’Alger que faire souffrir une femme ou un enfant juif ». Qu'il s'agisse
de son engagement en février 1943 en faveur de Georges Mandel27 ou de sa rencontre au Brésil
avec Stefan Zweig28 l'écrivain plaide en faveur des
Juifs. Mais plus significative encore, peut-être, est la netteté avec laquelle
Bernanos mesure lui-même le chemin parcouru depuis son origine à l'égard des
Juifs en reconnaissant que la chrétienté médiévale n'a pas compris l'honneur
juif : « Elle fermait obstinément les yeux sur les causes
réelles de la survivance du peuple juif à travers l'Histoire, sur la fidélité à
lui-même, à sa loi, à ses ancêtres, fidélité qui avait pourtant de quoi
émouvoir son âme »29.
Pourtant, lorsque Bernanos affirme en
1944 « Antisémite : ce mot me fait de plus en plus horreur.Hitler l'a déshonoré à jamais. Tous les mots,
d'ailleurs, qui commencent par “anti” sont malfaisants et stupides30 », on s'interroge sur le sens de
la formule, demeurée célèbre. Alors que Jacques Julliard ironise en se demandant s'il y a
jamais eu « un antisémitisme honorable »31, Adrien Barrot, commentant la citation d'Alain Finkielkraut32, répond : « C’est
vraiment comprendre la formule de Bernanos à l’envers. Celle-ci marque
indubitablement une véritable crise et une véritable prise de conscience chez
Bernanos et ne mérite pas un tel procès d’intention33. »
Elie Wiesel, dans un livre d’entretiens avec Michaël de Saint-Cheron, salue en Bernanos un
écrivain« qui eut le courage de s'opposer au fascisme, de dénoncer l'antisémitisme
et de dire justement ce qu'il a dit et écrit de la beauté d'être juif, de
l'honneur d'être juif, et du devoir de rester juif ». Il
explique : « J'admire beaucoup Bernanos, l'écrivain. [...] C'est
l'antisémitisme qui m'a gêné au départ chez lui, ainsi que son amitié pour
Édouard Drumont bien entendu. Mais un écrivain de « droite » qui a le
courage de prendre les positions qu'il a prises pendant la guerre d'Espagne
fait preuve d'une attitude prémonitoire. Il était clair que Bernanos allait
venir vers nous. Sa découverte de ce que représentent les Juifs témoigne de son
ouverture, de sa générosité34. »
Malgré tout le débat demeure entre des
historiens comme Alexandre Adler, des polémistes commeBernard-Henri Lévy ou des
essayistes comme Jean-Paul Enthoven qui considèrent
que Bernanos n'a jamais vraiment renoncé totalement à son antisémitisme,
notamment en ne reniant pas Drumont, et ceux qui insistent au contraire sur
l'évolution de Bernanos, comme Elie Wiesel, l'académicien Alain Finkielkraut, le journaliste Philippe Lançon35 ou M. Simon Epstein.
François Mauriac
"Le Fils de
l'Homme" de François Mauriac, 5 février 1959
(Nous sommes heureux
d'annoncer la collaboration régulière de Manuel de Diéguez dans nos colonnes.
L'auteur du Paradis, de l'Essai sur le Nihilisme, de Dieu est-il américain ? etc., commentera chaque
jeudi un livre important choisi dans l'actualité littéraire, avec cette
humanisme ouvert et cette passion d'aller au fond d'un problème que les
lecteurs de Combat lui connaissent.)
Un très beau livre (1). Le critique ne saurait honnêtement
en rendre compte sans dire s'il est croyant ou non : il faut en passer par le
confessionnal. Avouons donc que l'orthodoxie nous fait un peu peur ; nous nous
demandons bien comment on peut se convertir à un dogme. Mais il n'y a pas de
critique littéraire sans croyance au spirituel. Un critique qui ne croit pas au
Quichotte, la dimension du chef-d'œuvre lui échappe tellement qu'il ferait
mieux d'aller planter des choux. Et il est préférable, n'est-ce pas, de se
convertir que de ne rien comprendre à Bossuet, Lacordaire ou Mauriac.
Justement,
Mauriac place en exergue du Fils de l'homme une longue et superbe citation de Lacordaire, parlant du Christ
dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles et en arrache cet accent
qui me trouble moi-même et que je ne me connaissais pas.
Comment
saisir cet accent à partir de l'incroyance? Le livre de Mauriac ne
concernerait-il que les catholiques ? Non, il est peu de livres qui nous
atteignent davantage, traitant de tous les sujets tabous de notre politique.
Et, il faut le dire, qui aujourd'hui peut protester inconditionnellement ? Ni
la droite, ni la gauche, ni les penseurs du juste milieu, ni les
existentialistes, hélas, ne protestent contre la torture ou l'assassinat en
tous temps, en tous lieux : les libéraux, certes, le peuvent, mais ils sont une
infime minorité, et ne trouvent quelque écho que grâce à une conscience
chrétienne encore profonde dans le pays, prête à se réveiller lorsqu'un homme
ose la poursuivre jusqu'au bout de sa logique.
Mais
ce serait passer à côté de ce livre que de seulement le situer dans le jeu des
idées et des forces. Et, sur ce plan, quelle doctrine ne charrie pas ses
impuretés ? Et que de polémiques ne pourrait-on ouvrir ! Ce qu'il faut cerner,
chez Mauriac, c'est une fascination poignante devant le mystère du Christ. La
Résurrection l'obsède ; c'est elle qui l'arrache parfois à l'Histoire restée
criminelle. Le Fils de l'Homme revient sans cesse sur cette illumination
fondamentale qui seule permet d'expliquer l'énergie, la persévérance,
l'intransigeance, l'intemporalité de l'œuvre mauriacienne. Puisque ce n'est pas
la croyance à la démocratie ou à la bonté naturelle de l'homme dans le meilleur
des mondes atomiques possibles, mais le mystère de cette croyance à la
Résurrection qui fait toute la profondeur et la poésie de certaines pages de
Mauriac, c'est de ce mystère que le critique doit oser s'approcher.
Simone
Weil a été obsédée toute sa vie - note Mauriac - par les millions d'esclaves crucifiés avant le Christ, par cette
forêt immense de gibets où tant de précurseurs ont été cloués, à qui aucun
centurion n'a rendu témoignage après avoir entendu leur dernier cri. Je suis
obsédé, quant à moi, bien davantage par toutes les croix qui n'ont cessé d'être
dressées après le Christ par cette chrétienté aveugle et sourde qui, dans les
pauvres corps qu'elle soumettait à la question, n'a jamais reconnu Celui dont,
le jour du vendredi-saint elle baise si dévotement les pieds et mains percés. Toute vie spirituelle naît d'une immense
stupeur devant une immense hypocrisie : pour Mauriac, l'Histoire est d'abord ce
scandale incompréhensible qu'"après dix-neuf siècles de christianisme
le Christ n'apparaît jamais dans le supplicié aux yeux des bourreaux
d'aujourd'hui, la Sainte Face ne se révèle jamais dans la figure de cet Arabe
sur laquelle le commissaire abat son poing.
Mais
cette haute folie du croyant est un scandale aussi pour certains : car il faut
le reconnaître, c'est lorsque les Empires se défont que les voix chrétiennes
s'élèvent le plus haut et se désolidarisent soudain de César, comme si, dans
les déclins, l'homme ne trouvait plus que dans la gloire de l'esprit ces
satisfactions de la volonté de puissance que donnaient autrefois les royaumes
de la terre. Lorsque Rome agonise, on fait carrière dans l'intemporel et l'universel.
Et c'est la France affaiblie, non l'Amérique ou la Russie triomphantes, qui va
payer un lourd tribut au véritable christianisme. Il est un peu gênant de voir
un Français faire carrière dans la pureté évangélique à la faveur de notre mort
et en retirer tant d'honneurs. Et pourtant, certaines lettres du Père de
Foucauld sont gênantes aussi, lorsque le christianisme n'était point encore un
prétexte à notre retraite, mais plutôt un Instrument de nos conquêtes.
Ce qui
est au centre du livre de Mauriac, c'est le conflit Intérieur de la conscience
française d'aujourd'hui, ce conflit qui demain fera partie de notre histoire
littéraire. Comment Mauriac sera-t-il jugé au double tribunal de l'esprit et de
la nation ? Je crois que le jugement sera plutôt favorable : l'Histoire n'est
pas si cruelle qu'on pense dans ses verdicts. Elle fait une place à l'ermite
qui, lorsque Rome s'écroule, se retire au désert ; mais elle fait une place
aussi à saint Ambroise, qui est resté Romain par surcroît, et même patricien...
Cela n'empêche pas de rêver d'un Mauriac se couvrant d'un sac de cendres et
proclamant la ruine de tous les Empires de la terre - chrétiens pour chrétiens,
je les préfère absolus, plantés dans leur désert. Mais j'ai grand tort : le
christianisme qui compte en littérature, ce n'est pas le vrai, c'est celui de
Bossuet, de Bourdaloue, celui qui s'appuie sur un Louis XIV. La littérature
chrétienne n'est grande que dans les États puissants. Le christianisme de
Mauriac est plein de craquements précurseurs d'une littérature chrétienne qui,
elle aussi, se défait, soufflée par l'esprit du désert.
Le
christianisme absolu a toujours été lié au déclin des Empires. Un chrétien
intransigeant doit le reconnaître, et non pas jouer sur les deux tableaux.
"Il n'y a plus d'Espagne", dit l'Alvaro de Montherlant. Mauriac,
c'est Alvaro, plus la grand-croix de la Légion d'Honneur. Mais il y a aussi
cette parole de l'abbé Huvelin, confesseur du Père de Foucauld, que cite
Mauriac : "Je ne puis regarder personne sans désirer donner
l'absolution". C'est un fait qu'il l'aurait donnée à Mauriac : c'était un
saint